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Le Défi Des Pauvres

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  Directeur de publication : Dr BOMDA Justin Archives  

  Numero 12 de juillet 2007 : Actualité

Crédit à la consommation :
Comprendre la « frilosité » des banquiers


Considéré par nombre de Camerounais comme un palliatif ou un substitut à la baisse drastique des revenus des ménages, le crédit à la consommation peut conduire à une crise grave, voire à un désastre aux conséquences imprévisibles, s’il n’est pas octroyé rationnellement. Regard de banquier sur cette importante question loin de faire l’unanimité.

Depuis quelques années, de nombreux Camerounais ont cessé de célébrer avec faste, les fêtes de fin d'année ou tout autre événement heureux. En fait, les ménages rechignent de plus en plus à réaliser des dépenses d'une certaine importance. Il n'y a qu'à voir la nervosité qu'entraîne chez les chefs de familles, l'approche d'une rentrée scolaire ou alors l'annonce du décès d'un proche quand on pense aux énormes dépenses associées de plus en plus à ce triste événement. Pour comprendre ce changement de comportement, on pourrait évoquer l'impact négatif sur le revenu des populations, de la crise économique qui a fortement secoué le pays dès le milieu des années 1980 et dont les effets tendent toujours à persister eu égard à la baisse drastique des salaires des fonctionnaires et des licenciements massifs enregistrés dans tous les secteurs de la vie économique. Les ménages sont donc devenus plus soucieux de l'équilibre de leur maigre budget et contrôlent à la loupe leurs dépenses. Mais il ne faut pas se leurrer, les Camerounais ne sont plus vraiment heureux, loin s'en faut !
Pour inverser la tendance, certaines personnes ont évoqué la possibilité pour le système bancaire d'aider les ménages à faire face à leurs dépenses excédentaires à travers un financement spécifique dénommé «découvert » ou autre «crédit à la consommation». Certains établissements bancaires en effet, ont proposé de tels produits financiers à leurs clients. On a alors vu émerger des découverts ou avances sur salaires ou sur factures, des crédits rentrée scolaire, des crédits équipement, des crédits automobile. etc. Actuellement, ces produits de moins en moins proposés par les établissements bancaires, ont été repris par les Etablissements de Microfinance qui les utilisent comme atouts dans leur campagne marketing de séduction. Les Camerounais, sans se soucier de leur coût généralement élevé, s'y ruent tête baissée, engageant parfois totalement leur salaire et s'enlisant en fin de compte dans une spirale infernale de l'endettement. Ces financements sont apparemment sans danger et rentables pour les banques, car couverts par des virements irrévocables des revenus (salariaux ou autres). Mais on se demande pourquoi tous les établissements bancaires n'accroissent pas substantiellement leurs actifs avec de telles opérations ? Concrètement, pourquoi les banquiers ''sont frileux'' et rechignent à répondre favorablement aux nombreuses sollicitations des ménages en cette matière ?

Comprendre la faiblesse du crédit bancaire

L'activité bancaire est très réglementée. Elle doit obéir à des formes juridiques précises et respecter certaines normes prudentielles. La violation ou le non-respect de celles-ci peuvent entraîner des conséquences préjudiciables à l'existence et à la pérennité de l'institution, avec comme corollaire, la destruction du tissu économique et social d'un Pays. Cette activité repose traditionnellement sur le concept de transformation des échéances ou d'intermédiation financière. Plus simplement, cela se traduit par le fait que les banques ne sont que des simples intermédiaires entre des agents économiques à capacité de financement et des agents économiques à besoin de financement. Les banques transforment les échéances en ce sens qu'elles récupèrent des ressources (épargnes) qui leur sont confiées pour effectuer des prêts à ceux qui en ont besoin. Cependant, l'intermédiation peut être bloquée du fait de la prédominance dans leurs passifs de ressources essentiellement à vue (à très court terme), comme c'est le cas dans les banques au Cameroun et en zone CEMAC. L'autre réalité de la zone CEMAC est que les avoirs bancaires des particuliers ne sont généralement que des virements mensuels de leurs salaires qui ne peuvent justement être recyclés par les banques à cause de la trop forte probabilité de retrait qui les entoure. Ainsi, de telles évidences permettent de comprendre que le phénomène de «surliquidité bancaire » dont certains analystes parlent n'est qu' «apparent». La nature essentiellement à court terme et à vue des ressources bancaires peut être un facteur d'explication de la faiblesse du crédit en général et du financement des ménages en particulier.
Le spectre de la crise bancaire de la fin des années 1980 est toujours présent dans l'esprit des banquiers, si on y ajoute, l'absence souvent criarde de dossiers bancables et l'inefficacité de la justice qui n'appuie pas toujours les banques dans leurs opérations de recouvrement, on retrouve les facteurs majeurs de l'explication de la détérioration de l'encours des crédits à court, moyen et long terme des banques. Il est par ailleurs vrai que les crédits à court terme constituent une part majoritaire de l'encours global de crédit au Cameroun. Cependant, ces crédits sont le plus souvent accordés à des entreprises déjà bien établies, jouissant d'une notoriété remarquable ou alors à des jeunes entreprises moins importantes mais présentant des garanties jugées satisfaisantes par les banquiers : respect des engagements antérieurs, rentabilité jugée certaine, dirigeants ayant de bonnes capacités managériales, etc. Dans cet univers réservé à une certaine catégorie d'agents privés, les ménages sont le plus souvent évincés et rationnés sur le marché du crédit bancaire du fait de leur faible crédibilité. En effet, il est notoirement très risqué d'accorder du crédit à un particulier lorsqu'on n'a aucun élément sûr permettant de vérifier l'effectivité du grade et de la fonction, de l'authenticité des éléments du bulletin de paie fourni et bien plus grave encore, de l'arrivée régulière du virement des revenus attendus et même de son identité réelle ! Nous avons malheureusement vu des cas de ce genre au cours de notre carrière : à un moment donné, les revenus virés baissent ou n'arrivent plus du tout, malgré le virement irrévocable déposé. Tout cela contribue à rendre incertain et illusoire, le recouvrement de la créance, et accentue le rationnement des ménages sur ce marché.
La Commission Bancaire de l'Afrique Centrale (COBAC) veille au strict respect des ratios prudentiels (liquidité, solvabilité, division des risques, couvertures des immobilisations, coefficient de transformation . etc.) et sanctionne à l'occasion, les établissements qui se seront montrés imprudents et/ou laxistes. Dans un tel environnement réglementaire, il est claire que l'on ne peut pas s'attendre à l'octroi des crédits au-delà d'un certain seuil, en fonction de chaque institution. Le respect des ratios prudentiels exige des banques, de ne pas succomber aux chants des sirènes en période d'euphorie, comme c'est souvent le cas pendant les fêtes de fin d'année. Les banques sont donc limitées dans leurs velléités d'octroi des crédits par les exigences de la réglementation. A ce niveau, une vision moins globale mais plus profonde de l'état du système bancaire et des pratiques est souvent nécessaire pour expliquer les phénomènes tels que le ''frilosité'' des banques dans l'octroi des crédits aux ménages.

Conséquences d'un boom incontrôlé du crédit bancaire.

Une expansion injustifiée économiquement du crédit (c'est-à-dire une expansion sans contrepartie réelle, entendez ici la production) conduit invariablement à quelques déséquilibres constituant des risques pour la banque :

- Le risque de dégradation de la qualité du portefeuille : En effet, un comportement laxiste du banquier dans l'allocation des crédits entraîne généralement les risques de sélection adverse (sélection du mauvais emprunteur, insolvable). La banque risque ainsi d'accumuler dans son portefeuille des créances douteuses, du fait que tous les ménages qui sollicitent un emprunt ne sont pas forcément de bons emprunteurs et n'ont pas fait l'objet d'un suivi et ne possèdent pour la plupart des cas, aucune garantie réalisable. L'euphorie peut donc déboucher sur la fragilité et puis sur la dégradation du portefeuille. On parle souvent de «myopie face au désastre». - L'inflation : Le crédit bancaire peut agir sur l'offre nationale de biens et services s'il est constitué en majorité de crédits à la production, ou alors agir sur la demande en biens et services s'il est constitué de crédits à la consommation. Dans les économies des Pays sous-développées, caractérisées par une faiblesse de leur production par rapport à son niveau potentiel (maximal), une expansion des crédits à la consommation est potentiellement inflationniste car elle entraînera une expansion de la demande plus rapide que celle de l'offre (production) de biens et services. Résultat inévitable, le développement du processus de l'inflation. Le crédit bancaire approprié pour notre économie, est le crédit orienté vers la relance de l'économie par la production et non vers la demande de biens et services que nous ne produisons pas, à cause de la faiblesse de notre tissu industriel.

- Boom des importations et risques de dévaluation ex-post : Une expansion incontrôlée du crédit à la consommation dans une économie qui ne produit pas pour l'essentiel ce qu'elle consomme, peut déboucher sur une tension dans la balance des paiements extérieurs et conduire à des mesures correctrices sévères à savoir, la dévaluation de la monnaie nationale avec les conséquences néfastes comme celles que nous avons vécues en janvier 1994 (dévaluation du Franc CFA).
Il ressort de toutes ces analyses, que si le crédit bancaire à court terme «à la consommation» peut être considéré par certains comme un substitut à la baisse des revenus des ménages, il faut reconnaître que dans une économie comme la notre, une expansion incontrôlée et économiquement injustifiée peut également conduire à une crise grave, voire à un désastre aux conséquences imprévisibles.
Simon Ebéké à Riwouc
Cadre de banque
Afriland First Bank (Yaoundé)

Le Défi des Pauvres Mensuel
C'est un bulletin d'information et de liaison interne produit mensuellement pour rendre compte et relayer les informations du réseau MC². Il est complémentaire à la version magazine publiée trimestriellement.

Date création : février 2003
Pagination : 4 pages

Directeur de publication : Dr Justin BOMDA

Rédacteur en Chef et mise en page : Patrick DEMANOU
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