
Le Président Chinois Hu Jintao a entamé par le Cameroun le 31 janvier 2007, une tournée fort médiatisée - la 3e du genre depuis son accession au pouvoir - dans 8 pays africains. Un mois plus tôt, le Chef de l'Etat camerounais, Paul Biya, s'adressant à ses compatriotes lors du traditionnel discours de fin d'année, n'était pas allé par quatre chemins pour exhorter les Camerounais à s'inspirer de l'expérience de certains pays de l'Asie du Sud et de l'Est qui : « à force de travail, de progrès éducatif et de patriotisme (.) ont fait reculer la pauvreté et sont en voie de rejoindre les pays les plus avancés ». Or, ces pays, il y a une quarantaine d'années, avaient des niveaux de développement voisins de ceux de la plupart des Etats africains au moment de leur accession à l'indépendance. Quand on se rend compte que début novembre 2006, près d'une quarantaine de Chefs d'Etat et de Gouvernement africains s'étaient déportés au pied de la « Grande muraille » de l'Empire du milieu, à l'occasion du 1er sommet Chine- Afrique (on aurait pensé à un sommet de l'Union Africaine) et que Shanghai (Chine) a accueilli les 16 et 17 mai 2007, les Assemblées annuelles de la Banque Africaine de Développement (BAD), l'on comprend aisément la portée de l'extrait du discours du Président camerounais suscitée.
Cela ne souffre plus d'aucun doute. L'Afrique et l'Asie dont les liens ne sont pas nouveaux d'un point de vue historique, se regardent à nouveau et se tendent la main. Pourquoi et pour quel intérêt l'Afrique se tourne -t-elle aujourd'hui vers les « dragons » et autres « tigres » d'Asie ? Est-ce à cause de la fascination que leur modèle de développement exerce sur ses dirigeants ? Est-ce parce que ces pays lui fournissent une « aide non liée » ? Est -ce dû à la densité des échanges commerciaux entre les deux continents ? Et l'Asie ? Que cherche-t-elle en Afrique ? Des débouchés pour l'écoulement de ses produits agricoles et manufacturés ''bon marché '' ? Des ressources du sol et du sous-sol que lui impose le développement ''insolent'' de son économie ? Ou alors est-ce par simple philanthropie, parce qu'elle a décidé ''d'aider'' l'Afrique à sortir du sous -développement en instaurant une coopération ''gagnant - gagnant'' ? Ces questions et bien d'autres méritent d'être posées au moment où l'on assiste à un renouveau de la coopération Asie - Afrique.
Mais quoi qu'on dise, le développement spectaculaire de l'Asie ne peut laisser personne indifférent. Surtout pas l'Afrique. Elle a sans doute tout à gagner en se rapprochant de ce continent qui lui est très proche culturellement et qui comme elle, a souffert des affres de la colonisation. Bien plus, et nous le disions déjà dans l'éditorial du 5e numéro de ce magazine paru en octobre 2003, les stratégies bien pensées par les pays de l'Asie du Sud-Est dans le domaine agricole pour parvenir à leur souveraineté alimentaire et dégager les ressources nécessaires pour leur développement industriel et technologique, sont de nature à inspirer notre continent. Tandis qu'en Asie les petits et moyens producteurs locaux controlent près de 80% de la production de grandes spéculations agricoles (palmier à huile, caoutchouc, etc.) grâce à des stratégies efficaces telles que le ''contract farming'' présenté dans ce magazine, en Afrique, la part de ceux-ci représente à peine 20%.
Le succès avec lequel ces pays négocient les subtilités de la mondialisation captive depuis longtemps les dirigeants africains surtout quand on sait qu'au milieu des années 90, certains organismes donateurs ont commencé à reconnaître que les politiques vigoureuses du secteur public avaient effectivement contribué à la croissance économique "miracle" de l'Asie du Sud et de l'Est. Il faut bien voir en quoi cela peut servir à l'Afrique, où des politiques de libéralisation tous azimuts et de privatisation mal maîtrisées ont créé bien des désastres. Un Etat fort, avec une vision claire et une bonne gouvernance qui place l'intérêt du pays au centre des préoccupations est capital dans le processus des pays africains. Peut-être faudrait-il même parler de « dictature éclairée ou positive ». En effet, la communauté internationale a pratiquement oublié aujourd'hui que la Chine est un pays où règne la ''dictature'' ; le ''business'' semble ainsi être plus important. La démocratie ne serait peut-être pas préalable au développement, mais plutôt une conséquence !
Pour le financer leurs économies, les pays asiatiques ont mis un accent particulier sur la mobilisation de l'épargne et le développement de leurs systèmes financiers (dans tous les compartiments), et ont attiré des investissements directs étrangers bien ciblés, dont une partie bien importante provient de leur diaspora (cas de la Chine, de l'Inde, etc.). Pour faciliter l'accès du plus grand nombre, dont particulièrement les pauvres aux services financiers, ils ont développé le secteur de la microfinance, et les résultats enregistrés en Inde et au Bangladesh par exemple sont spectaculaires (le Prix Nobel de la Paix octoyé au Prof Yunus en est une illustration). En Afrique, le développement du système financier reste encore très faible ; ce qui pourrait justifier les faibles taux de croissance économique. Cependant, il y a un grand espoir avec la progression forte, les nombreuses innovations et les initiatives endogènes aujourd'hui observées dans le secteur de la microfinance. Au Cameroun par exemple, les cas des micro banques de développement rurale MC², des Mutuelles Financières des Femmes Africaines (MUFFA), des Etablissements de Microfinance (EMF) de 2e catégorie qui se déploient sans subvention, et les performances remarquables de « Express Union » dans le transfert d'argent sont très éloquents.
Le déploiement tous azimuts de l'Asie en Afrique n'est pas toujours exempts de tout reproche. Et des efforts doivent être faits de part et d'autre pour que la balance commerciale entre les deux continents ne soit pas toujours en défaveur de l'Afrique. Mais pour cela, elle doit se mettre au travail. Un partenariat ''gagnant- gagnant'' appelé de tous leurs voux par les peuples africains et asiatiques ne saurait s'accommoder de l'assistanat. L'Afrique doit d'abord compter sur elle-même, développer un leadership efficace et la bonne gouvernance, développer ses ressources humaines et travailler, travailler, travailler.C'est le travail qui crée la richesse ; et une fois que vous êtes riches, on vous respecte ! Tenez, on n'entend plus beaucoup parler de race ''jaune'' aujourd'hui. Les hommes qui étaient supposés appartenir à celle-ci sont devenus riches, et même très riches, du coup, finis les préjugés. Ils ont été ''blanchis'' et reversés dans le camp des ''maîtres de ce monde''. Ça ne sert donc à rien d'attendre depuis les années 70, que les pays de l'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) consentent enfin à reverser 0,7% de leur PIB comme ils l'avaient promis (de leur propre gré !) aux pays du Sud pour les accompagner dans leurs efforts de développement.
L'Afrique ne doit pas seulement courir vers l'Asie pour l'admirer et croire que le développement va suivre. Depuis plus de 40 ans, nous nous sommes tournés vers l'Europe, l'Amérique, rien n'est arrivé. Nous devons trouver les clés du développement que les autres ont utilisé, et puis, sur la base de notre propre culture, connaissances, et religions, frayer notre chemin. C'est ce que nos ancêtres faisaient déjà au temps de l'Egypte ancienne, et que l'élite africaine d'aujourd'hui, dans sa grande majorité, n'arrive pas encore à réaliser. Ce 12e numéro de votre magazine, présente un dossier spécial sur les relations Afrique -Asie, avec en ouverture, un article du Dr Paul K. Fokam sur le thème : « Mécanisme d'une alliance stratégique : partenariat Afrique-Asie ». dans sa rubrique ''Ingénierie financière'', il présente également un mini dossier sur le ''Contract farming'' avec une importante contribution de Roger Peltzer (DEG). L'agriculture contractuelle est en effet, une approche qui contribue au développement spectaculaire du secteur agricole en Asie du sud-est, et qui est une opportunité majeure pour l'Afrique. Nous vous souhaitons une très bonne lecture.
Dr Justin Bomda