- Quelle est à ce jour la situation du financement du secteur agricole et rural par les Etablissements de Microfinance au Cameroun ?
Il faut globalement relever avant de répondre à votre question, que le financement du secteur agricole nécessite des financements spécifiques qui sont souvent difficilement à la portée des Etablissements de Microfinance (EMF) camerounais. Des études récentes montrent que les taux de couverture des besoins par la microfinance dans le secteur agricole sont de l’ordre de 9,5% en Afrique sub-saharienne, alors qu’ils montent à 47% en Asie du Sud et l’Est du Pacifique. Ceci s’explique par un certain nombre de contraintes tant au niveau du secteur agricole que des EMF. S’agissant du secteur agricole, il fait face à de nombreux aléas et risques (incertitude sur la production, risques covariants- climatique, sanitaires..., risques économiques) ; il nécessite des ressources très importantes et à long et moyen terme ; il a des besoins bien spécifiques du fait de la multiplicité des spéculations et de la complexité des différentes filières qui vont de la production jusqu’à la commercialisation, en passant par le stockage et la transformation ; il présente pour la plupart des spéculations, un taux de rentabilité interne généralement faible. Enfin, dans le secteur agricole, il est difficile d’avoir des formes de garantie appropriées pour sécuriser les financements qui seront accordés et il n’existe pas de forme d’assurances spécifiques pour couvrir les risques nombreux dans le secteur. Face à cette situation, les EMF présentent aussi des contraintes qui ne leur permettent pas de répondre efficacement aux besoins de financement du secteur agricole. Il s’agit entre autres, de la nature très court terme et des volumes faibles de leurs ressources, qui ne leur permettent pas de satisfaire les besoins en financements moyen et long terme du secteur ; du coût des ressources et la faiblesse du volume de leurs opérations, d’où la difficulté de réaliser des économies d’échelle nécessaires pour pratiquer des taux d’intérêt compatibles avec le niveau de rentabilité du secteur agricole. La plupart des EMF intervenant en zone rurale n’ont pas les moyens pour recruter des spécialistes dans l’évaluation des projets agricoles, expertise pourtant nécessaire pour le développement de leur portefeuille dans le secteur ; etc. C’est pour cela que nous apprécions à sa juste valeur l’initiative du Gouvernement camerounais qui à travers le Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural (MINADER), a mis à la disposition des EMF, des lignes de financement à coûts presque nuls pour le financement du secteur agricole, bien que les volumes soient encore insuffisants. Nous notons enfin qu’il y a encore une grande nécessité de créer une Institution financière spécialisée dans le financement du secteur agricole qui travaillerait en synergie avec les EMF.
- Comment les EMF opèrent-ils pour faire face à toutes ces contraintes ?
Malgré toutes ces contraintes effectivement, on observe de plus en plus que des EMF opérèrent des innovations, en collaboration avec des partenaires, pour accroître leur contribution au financement du secteur agricole. C’est dans ce cadre que se situe le Projet d’Appui aux Établissements de Microfinance de Développement MC²/MUFFA (PAD-MC²/MUFFA) qui a permis la mise en place depuis 2006, avec l’appui du Gouvernement (à travers le MINADER), d’une ligne de crédit spécifique pour le financement des activités agropastorales et halieutiques sur financements PPTE. Toujours dans le même registre, des MC² ont initié des collaborations avec les principales sociétés agro-industrielles du Cameroun à qui elles offrent des services bancaires et satisfont les besoins en services financiers de leurs employés et des petits producteurs de leur zone d’implantation. A titre d’illustration, dans le cadre de la collaboration avec HEVECAM, la MC² de Niété facilite le financement des plantations villageoises d’hévéa et la reprise des vieilles plantations coloniales. Concernant la SOCAPALM, la collaboration avec la MC² d’Eséka a permis, grâce à l’appui des partenaires financiers à l’instar de la DEG allemande et d’Afriland First Bank, le financement de la rétrocession de près de 2 000 ha de plantation de palmiers à huile à plus de 150 petits producteurs locaux. Dans le cas de la CDC, la MC² de Muyuka finance les sous-traitants qui entretiennent les plantations et enfin, au niveau de la SPNP et ailleurs, les MC² de Njombé et Loum facilitent le paiement des salaires des employés et leur donnent la possibilité d’avoir accès à des petits crédits. Au-delà de ces innovations, la modernisation du secteur agricole, l’accompagnement de la croissance des EMF et leur insertion dans le marché financier, l’adaptation de l’offre des produits financiers des EMF à la demande agricole, le développement de nouveaux dispositifs de sécurisation du crédit à l’agriculture sont quelques ébauches de solution au financement de l’agriculture et du secteur rural par les EMF.
- Le Gouvernement a accordé récemment des subventions à certains EMF. Ces subventions ont-elles contribué à améliorer l’accès des populations rurales au crédit ?
Bien évidemment. Pour ce qui est de l’appui aux Établissements de Microfinance de Développement MC²/MUFFA, nous avons mis à la disposition de ces structures, des subventions en capital de 500 millions F CFA au cours des années 2006 et 2007, pour leur permettre d’accroître leur portefeuille de crédits aux projets agropastoraux. Il est prévu dans le cadre de l’Avant Projet d’Exécution (APE) 2008 adopté récemment, de porter à 880 millions F CFA cette enveloppe. Ce sont 66 MC² et MUFFA couvrant les 10 Provinces du Cameroun qui ont ainsi pu bénéficier du financement. Jusqu’à ce jour, la dotation des MC² et MUFFA en subvention en capital leur a permis d’améliorer leur rentabilité, d’accroître le nombre de leurs membres, de mieux satisfaire leurs besoins et d’avoir un réel impact sur l’agriculture. La collaboration entre les MC² et les services déconcentrés du MINADER est de plus en plus renforcée ; ces derniers apportant leur assistance aux premiers dans la sensibilisation, l’étude et le suivi des projets financés.
- Quelles sont les mesures qui ont été prises pour que cet argent ne bifurque pas hors des sentiers ruraux ?
En amont, il y a des dispositions qui sont prises pour que l’argent soient directement versé par le Gouvernement dans les comptes des MC² et MUFFA bénéficiaires. A ce niveau, au-delà du Contrat de bonne utilisation, il y a toute une procédure qui permet de sélectionner les projets à financer. Ces EMF bénéficient également de l’appui des agents du MINADER sur le terrain dans la mise en œuvre de ce projet, mais surtout ADAF, à travers ses contrôleurs comptables sur le terrain, veille à la bonne utilisation des ressources. Des évaluations trimestrielles (par des prestataires extérieurs) sont également réalisées pour connaître pour chaque Institution bénéficiaire, le nombre et le volume des crédits octroyés, le taux d’utilisation, le taux de remboursement, le nombre de bénéficiaires, les activités financées et l’impact. Ces informations existent et sont disponibles pour chaque MC² et MUFFA.
- Revenons au projet que vous dirigez. Quel premier bilan pouvez-vous dresser de vos activités sur le terrain ?
Sur la base des évaluations, nous avons effectivement pu dresser un premier bilan que nous estimons positif. Un avis que partage d’ailleurs les membres du Comité de pilotage du projet. Depuis le début de ce projet, on constate que la ligne de financement mise à la disposition des MC²/MUFFA a non seulement stimulé les adhésions, mais a facilité l’accès des personnes pauvres aux services financiers (épargne et crédit). Des personnes ne disposant pas de garanties habituellement exigées ont bénéficié de ces services, à travers des mécanismes de crédits solidaires développés au sein des groupes affiliés aux MC², et leur épargne a augmenté. Concrètement, les résultats atteints se déclinent à plusieurs niveaux. D’abord au niveau de l’Unité de Gestion du Projet/ADAF, le personnel a été formé sur des thèmes qui leur permettent d’être plus opérationnels et efficaces (maîtrise du règlement CEMAC et normes prudentielles COBAC, maîtrise du nouveau plan comptables des EMF, techniques de contrôle, etc.) ; les différentes études menées donnent à l’UGP une base d’informations et outils utiles pour la mise en œuvre du projet, etc. Ensuite, au niveau des MC²/MUFFA, on a noté la création de nouvelles unités (ce qui permet de toucher davantage les populations rurales) ; la donation en équipements informatiques complets à 15 MC², la donation en motos à 12 MC² pour faciliter le suivi sur le terrain des projets financés ; la mise à disposition des MC²/MUFFA de subventions en capital de 500 millions de FCFA au cours des années 2006 et 2007. Ce qui a permis de financer près d’un millier de projets, avec des taux de remboursement autour de 90%. Cette opération de crédit dans le cadre du projet a permis : l’accroissement du nombre de nouveaux adhérents dans les MC² de près de 500 membres (parmi lesquels de nombreux groupes), soit autant de nouveaux comptes d’épargne ; l’accroissement du capital des MC²/MUFFA et du portefeuille de crédit ; le gain de nouvelles expériences de financement à travers leur collaboration avec les techniciens locaux en agriculture et ou d’élevage ; etc. Enfin, au niveau des populations cibles (membres des MC²/MUFFA), il faut signaler s’agissant de l’utilisation des crédits que les bénéficiaires ont pu améliorer leurs revenus et diversifier leurs sources ; augmenter la taille de leurs exploitations ; améliorer les techniques de production ; créer de nombreux emplois ; améliorer la consommation des intrants agricoles utilisés ; etc.
- Quelles sont les perspectives d’avenir de ce projet ?
Il est question d’œuvrer pour la réalisation de l’objectif global du Projet d’Appui aux Etablissement de Microfinance de Développement MC²/MUFFA (PAD-MC2/MUFFA), qui est de contribuer de façon durable à l’amélioration des conditions de vie des populations défavorisées dans les zones d’implantation des MC 2/ MUFFA, en facilitant davantage leur accès aux services financiers de qualité. Dans cette perspective, les actions entreprises jusqu’ici doivent être renforcées et soutenues. Il faudrait s’agissant spécifiquement de la ligne de financement, qu’elle soit bien gérée pour renforcer davantage l’impact du projet tant au niveau des populations, que des différentes MC² et MUFFA bénéficiaires. Les enjeux sont aujourd’hui très grands, face à la crise alimentaire mondiale qui affecte notre pays. Il est question aujourd’hui d’affiner les stratégies à tous les niveaux, afin de pouvoir contribuer efficacement à la souveraineté alimentaire du Cameroun.